PLATEAU DE KIRCHBERG, PARC DRÄI EECHELEN

Le projet du parc (Dräi Eechelen) n’est pas une création ex-nihilo mais la transformation d’un jardin préexistant dans lequel des bâtiments historiques sont en cours de restauration et d’autres contemporains en construction.

De profondes transformations sont nécessaires pour remettre physiquement ce site en état après travaux, mais surtout pour organiser la coexistence de tous les éléments bâtis fonctionnellement et esthétiquement.

Une approche exclusivement formelle serait inopérante compte tenu de la complexité des situations rencontrées. Un tel projet se fonde sur un certain nombre de stratégies et de principes.

Aussi ce descriptif sommaire est-il décomposé en deux parties :
- énoncés des principes fondateurs ;
- description physique du projet de parc par strate et par lieu.

Les ambitions architecturales pour ce projet de paysage très singulier, sont de réussir la mise en cohérence des éléments éclectiques en présence, de respecter l’histoire comme la géographie, mais aussi d’affirmer sereinement le caractère contemporain de la transformation du site.


PRINCIPES

1. Échelle géographique : une clairière

À l’échelle de la géographie, le site est une sorte d’éperon qui prolonge le plateau vers l’ouest en balcon sur la vallée. Or, si les coteaux sont, et ont été boisés, la surface du plateau comme de l’avancée de Fort Thüngen est un vide, ou une clairière.


2. Échelle de la ville : nature

À l’échelle de la ville, ce site appartient à un vaste ensemble composé par les coteaux boisés. Il s’agit d’un paysage à caractère naturel, en opposition au plateau urbanisé des institutions européennes.


3. Une clairière naturaliste

Nous proposons de maintenir ce vide, qui nous apparaît juste d’un point de vue géographique, mais aussi historique selon les nombreuses représentations que nous avons pu consulter.
Nous imaginons comme premier principe que ce vide doit avoir une très forte composante naturelle pour ne pas altérer la lisibilité du paysage vu depuis la vieille ville : les coteaux boisés et le site du Fort Thüngen apparaissent comme un socle naturel des bâtiments des institutions.
Nous concevons ce site comme une «clairière naturaliste».


4. Échelle de la place de l’Europe : un adossement d’arbres

Ce contraste entre «nature» et «ville» se cristallise au contact de la place de l’Europe et du paysage des musées. Pour que cette place triangulaire existe comme un espace vide, ce paysage doit avoir une certaine densité qui définisse physiquement la limite de l’esplanade. Cette pointe urbaine apparaît comme un belvédère enchassé dans la végétation.
Aussi s’agit-il d’adosser le musée d’art moderne à une plantation d’arbres.


5. Un musée dans la nature

La place de l’Europe constitue la pointe occidentale urbaine du plateau. Aussi le musée d’art moderne est-il serti dans un paysage «naturaliste».


6. Une clairière jalonnée d’architectures singulières : créer un paysage commun

De l’est vers l’ouest se succèdent : le musée d’art moderne, le Fort Thüngen et le Fort Obergrunevald.
Ces trois architectures ont des géométries puissantes et des tracés étranges. A l’échelle de la clairière, la densité des tracés géométriques est exceptionnelle.
Aussi le paysage doit-il unifier ces architectures complexes et surtout ne pas ajouter de tracé supplémentaire. Il s’agit d’un paysage dont l’élaboration s’attache à la «texture» plus qu’à la forme qui apparaît sur-déterminée.
En particulier le dessin des chemins et des voies doit-il s’inscrire dans une «texture paysagère» et en aucun cas constituer une «composition» de plus qui viendrait se superposer au tissu existant.


7. Perspective vers la vieille ville : création d’une ligne d’horizon contemporaine

À l’ouest du fort Thüngen, une intervention radicalement contemporaine, superposée aux anciens tracés apparaît cependant opportune et nécessaire :
En effet, alors que l’ancien jardin offrait un panorama sur la vieille ville, la restauration des murs de fortification occupe cette vue. Aussi, proposons-nous de reconstituer à un niveau supérieur une ligne d’horizon qui cadre la vue au-dessus des murs de fortification. Concrètement, il s’agit d’un important remblais soutenu par des gradins à l’ouest, lorsqu’un visiteur s’approchera des gradins il aura la surprise, après avoir contemplé la vieille ville, de découvrir toutes les fortifications restaurées.


8. Lieux et cheminement : identification de «stations» dans le parc

Si nous souhaitons que le réseau des cheminements ait une présence discrète, en revanche en terme d’usage il s’agit de rendre lisible la présence des lieux majeurs mis en situation dans le parc. Ce sont des sortes de «stations», qui se succèdent d’est en ouest :
- la rampe (depuis la place de l’Europe vers le parvis) ;
- le parvis du musée d’Art Moderne ;
- l’esplanade vers la vieille ville (parvis du musée de la forteresse);
- la terrasse au pied des remparts (en bas et à l’ouest).

Ce sont les lieux majeurs du parc contemporain, où les visiteurs s’installent, et où se tiennent d’éventuels événements.


1. Nécessité de résultat immédiat : pelouse, jardins de graminées, arbres de taille exceptionnelle


L’importance et l’usage des bâtiments du site, tout comme la présence de la forêt adulte, obligent à un résultat immédiat, un paysage en station apparaîtrait anachronique.
Une large proportion de la clairière est plantée d’une collection de graminées, sculptées de chemins en gazon, cette matière foisonnante et riche, atteint son état adulte en deux saisons.
Certaines des «stations», comme la rampe et l’esplanade sont traitées en pelouse qui permettra leur utilisation dès l’ouverture du site au public.
La masse des arbres sur le parvis et la rampe, serait constituée de végétaux de très grande taille, probablement issus de transplantations de sujets forestiers. La taille imposante des bâtiments en présence, oblige en effet à des proportions cohérentes.


2. Reconstitution des lisières forstieres : redéfinir les limites de la clairière, arbres existants

La forme de la clairière existante correspond à un état de chantier. Nous proposons de modifier ses contours pour une plus grande fluidité. Certains arbres en place devront donc être abattus, ce sont des végétaux par ailleurs très fragilisés par les chantiers de construction des bâtiments et dont, quelque fois, l’altimétrie ne correspond pas aux futurs niveaux du site.
La lisière redessinée sera plantée de très grands arbres, à l’image de ceux du parvis, pour donner à la clairière, une lisibilité à grande échelle. En particulier, vu depuis la vieille ville, cet espace doit avoir une forme repérable malgré la distance.
A moyen terme, cette lisière «adulte» permettra la regénération de la forêt. Sans craindre, du fait d’éventuelles coupes, la disparition des limites de l’espace majeur du site.


3. Donner aux artistes un paysage authentique et transformable

En aucun cas le paysage ne doit se référer littéralement à une quelconque pratique plastique – ne pas faire du sous-art académique – rien de pire, en effet, que tous les pseudo projets de land-art.
Notre proposition est d’offrir aux œuvres comme aux artistes, un paysage authentique avec lequel ils pourraient travailler.
La simplicité du langage de notre projet autorise les modifications et les interventions : on peut sculpter les graminées, les restaurer, transformer les cheminements, superposer les constructions.
Ce paysage est un paysage plastiquement puissant, qui met en œuvre des matières vivantes et dynamiques et qui procède de processus plus que de forme.


4. Maintenance sommaire

Ce paysage est toujours ouvert, la rusticité de nos propositions le rend robuste et ne donne pas de prise aux dégradations.
La simplicité des matériaux mis en œuvre ne nécessite qu’un entretien simple : fauchage annuel de certaines surfaces de graminées, tonte hebdomadaire des pelouses.


DESCRIPTION PAR STRATES

Au-delà des principes fondamentaux de notre projet, sa description physique se décompose par strates qui permettent de mieux illustrer les espaces produits et d’expliciter les solutions techniques envisagées.


1. La clairière : jardin de graminées / plateforme engazonnée

L’ensemble des surfaces de la clairière est plantée d’une collection de graminées ; ces graminées composent une forme de nature, foisonnante et mouvante.
Plusieurs espèces sont choisies, qui déterminent des lignes d’horizons successives distinctes.
Le choix des espèces permet d’étaler dans les saisons les changements de couleurs et de textures.
Le dessin des masses de différentes espèces accompagne la topographie et joue avec les courbes de niveaux.
Les espèces employées sont : deschampsia caespitosa, molina caerula, stipa gigantea, panicum virgatum, molinia arundinacea...
Les allées sont sculptées dans cette masse et semées de pelouse.
Certaines surfaces telles que le parvis, ou l’esplanade vers la vieille ville, sont également engazonnées.


2. Les arbres, la lisière, la forêt

a. Les arbres
Les arbres qui ponctuent le parvis sont des sujets de taille exceptionnelle dès la plantation (environ 12 m).
Une dominante de pins constitue l’ambiance végétale.
La densité de plantation est très faible et il existe une transparence au travers des frondaisons depuis la place de l’Europe vers le musée d’art moderne.
Ces végétaux sont plantés sans ordre géométrique, participant ainsi du caractère naturaliste de notre proposition.
Il est peu probable de trouver en pépinière la fourniture de ces très grands végétaux. Aussi, envisageons-nous de procéder à la transplantation de sujets forestiers adultes. La technique existe et a notamment été expérimentée lors de la création du jardin de la bibliothèque François Mitterrand à Paris. Le site d’emprunt sera une forêt publique, qui devra ensuite être régénérée.
Ces végétaux dosent pendant les années qui suivent leur transplantation, le problème de leur stabilité. Un haubanage classique n’est pas envisageable du fait de la fréquentation du parvis. Notre hypothèse est de mettre en place une grille de poteaux provisoires d’un minimum de six mètres de haut, depuis laquelle se déploiera toute une nappe horizontale de câbles permettant de stabiliser les arbres et de les rendre solidaires.

b. La lisière
Les même végétaux forestiers transplantés seront mis en place pour redéfinir les contours de la clairière, en particulier au nord.
L’objectif est de «cicatriser» la nouvelle limite créée. L’implantation de ces arbres sera définie très précisément en fonction de la végétation laissée en place et selon les nouveaux niveaux altimétriques.
Ces arbres seront probablement classiquement haubanés.

c. Les arbres existants
Un certain nombre de végétaux en place devra être supprimé pour les raisons suivantes :
- mauvais état phyto-sanitaire ;
- mauvais état lié au chantier en cours ;
- position altimétrique incompatible avec les futurs niveaux du site ;
- position incompatible avec la redéfinition de l’espace de la clairière.
Cependant, de très beaux sujets seront maintenus en place et apparaîtront comme des sortes d’accidents dans l’espace vide. C’est le cas en particulier : de bosquets situés immédiatement au sud-ouest du musée de la fortification, d’un arbre majestueux et d’un massif boisé, en contre-bas des remparts à l’ouest.
Naturellement, la quantité des arbres replantés est très largement supérieure à celle des végétaux supprimés.


3. Les sols : les accès aux musées, les circulations

a. Une gradation de matériaux de «l’urbain» vers le «naturel».
Des revêtements a densité variable
D’est en ouest, l’ensemble su parc s’organise selon une gradation de «l’urbain» vers le «naturel» : de la place de l’Europe très minérale et artificielle jusqu’à la pente naturelle du coteau vers la vallée à l’ouest.
Les matériaux utilisés au sol doivent accompagner, avec cohérence, cette progression pour aider à l‘orientation et au repérage.
Il s’agit d’aller du plus lisse vers le plus rugueux. La taille des modules varie donc de grandes dalles vers de petits pavés. Par exemple, la rampe qui dessert depuis la place vers l’Europe a de grandes surfaces de pierres très lisse, et les allées qui serpentent sur le coteau à l’ouest, seront rustiquement empierrés.
Simultanément, la densité des surfaces minérales varie. L’introduction progressive de joints engazonnés entre les modules de pierre, permet de définir trois niveaux de densité : tout pierre, pierre plus herbe, herbe plus pierre. Le matériau à très faible densité permet de dissimuler le plus possible les allées minérales dans les graminées.
Un matériau singulier est employé pour le parvis du musée d’Art Moderne, qui est la plus grande surface minérale du parc : il s’agit d’une sorte de «stabilisé» moderne. Compte tenu de la taille de cet espace, son dallage en pierre serait hors d’échelle, et d’autre part, sa forte densité de plantation d’arbres et la présence du haubanage, rendrait difficile la réalisation d’un revêtement en pierre.
Il s’agit donc d’un sol sans dessin, à la forte connotation de par cet qui a presque le statut de la «pelouse» comparée à la place de l’Europe.

b. La rampe et les gradins
Depuis la place de l’Europe, une rampe conduit au parvis du musée d’Art Moderne. Il s’agit à la fois d’une importante circulation et d’un lieu d’où l’on jouit d’une vue sur le bâtiment et son entrée.
La partie centrale sur une largeur d’environ quinze mètres, est revêtue de grandes dalles de pierres, contenue entre des grandes bandes régulières, qui forment des gradins de part et d’autre. Ces gradins forment de longues banquettes intercalées entre des bandes de pelouse faiblement inclinées, également utilisables pour le public.
L’ensemble de cette figure est plantée de très grands arbres, en relativement faible densité qui laissent passer la vue tout en affirmant le caractère jardiné du lieu en contraste avec la place de l’Europe. Des grilles transversales recueillent les eaux de ruissellement en pied de rampe.

c. Le parvis
Le parvis du musée a une forme en " L " centré sur le bâtiment. Sa surface est importante, environ 4000 m2. Le revêtement qui évoque résolument l’idée du parc est une sorte de stabilisé moderne capable de résister à l’usure, à l’eau et au gel. Ce matériau évite tout calepinage de sol et évite également la présence de grille, au pied des arbres qui ponctuent le parvis.
L’ensemble de cette surface est en pente régulière vers les douves du musée et l’eau pluviale est recueillie dans un talus qui couronne les douves fortement plantés de graminées.
Les circulations pompiers et les voies de livraison, sont matérialisées par ces bornes.

d. Les allées dans la clairière
Idéalement, nous aurions aimé que les allées disparaissent visuellement.
La plupart seront traitées en pelouse renforcée «sculptées» dans les graminées. Ce système de renforcement de type «Nelton» permet le passage de véhicules, comme la fréquentation intensive.
D’autres allées seront construites en allées de pierre à joints engazonnés, pour permettre une circulation au sec tout en étant intégré dans les prairies.

e. L’esplanade vers la vieille ville — parvis du musee d’art moderne – gradins vers les fortifications
Au débouché des allées qui longent le musée de la forteresse, s’ouvre une vaste esplanade qui cadre la vue vers la vieille ville entre les lisières forestières. Il s’agit d’un remblais dont la hauteur maximale à l’ouest est d’environ trois mètres. Ce remblais est soutenu par des gradins en pierre, identique à ceux de la rampe côté place de l’Europe. Ces gradins constituent de magnifiques banquettes vers le panorama.
La surface de l’esplanade est une pelouse, dont les parties circulées seront renforcées et matérialisées pars des bornes.
Cette pelouse, lisse, apparaît comme une sorte de «neutre» dans le parcours du parc. De nombreuses activités et manifestations y seront possibles.

f. La terrasse au pied des fortifications
Au débouché du passage sous les fortifications, nous proposons la construction d’une terrasse en pierre, adossée aux remparts, regardant la vieille ville. Isolée du cœur du parc, il s’agit d’un lieu à la fois intime et spectaculaire. Le dallage sera composé de petites modules en cohérence avec la gradation proposée. Une longue banquette pourrait longer le mur.

g. Les allées vers le bas du parc
De part et d’autre du parc, existent sur le rocher au sud et dans la vallée boisée au nord, des allées qui conduisent dans la vallée. Nous proposons de les rénover dans le cadre de ce projet.
En revanche, nous proposons de supprimer les descentes existantes sur le «glacis», qui d’une part conduisent à une traversée dangereuse de la voie ferrée, et d’autre part, forment des talus qui altèrent la forme du glacis.
La proposition est au contraire de «lisser» cette pente, couverte de graminées, inaccessible et qui composera le «socle» visuel du parc, vu depuis la vieille ville.

Michel Desvigne, le 07/04/2000

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