MARTIN SZEKELY
France
Né en 1956
Lobby. Soundlab
Commande Mudam, produit par les ABP


Fort de son expérience du design industriel, Martin Szekely s’est fixé pour mission de retourner aux sources du mobilier. Ses créations se veulent économes, plus encore que minimales, et peuvent associer à la simplicité de leur concept une technologie de pointe.
Pour l’accueil du public, il a conçu des structures épurées. D’assise, d’appui ou d’apparat, elles invitent à joindre à l’utilité de leur rôle de support, l’agréable de leur sobre neutralité. Exactement au-dessus, au premier étage, le Soundlab qu’il propose consiste en quatre assises garnies de cuir anthracite disposées face à face et dans lesquelles le visiteur est invité à se lover et se laisser saisir, sans se couper de son environnement direct, par des programmes sonores et musicaux proposés par Frédéric Sanchez pour Eldorado.


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CHRISTIAN SIMENC SUR MARTIN SZEKELY
Objets mutiques, objets sonores


Difficile de croire au silence lorsqu’on ne l’entend pas. Ni à la petite musique d’ailleurs quand on ne peut l’écouter. Difficile d’écrire avant que les choses ne soient… Et pourtant, le projet que Martin Szekely a conçu pour le Musée d’Art Moderne Grand-Duc Jean, à Luxembourg, se compose précisément de ces deux temps. Il alterne instants mutiques et instants sonores.
Le premier temps, situé au rez-de-chaussée, consiste en l’aménagement du hall d’accueil du musée. Pour Martin Szekely, la méthode était claire: «Ne pas souligner le travail de l’architecte Ieoh Ming Pei, ne pas s’aligner non plus mais au contraire s’en échapper. Ne pas marquer le territoire mais honorer la demande d’usage. Je pensais qu’il fallait débuter par un quasi-silence.» Résultat: quatre parallélépipèdes parfaits, posés sur le sol de granit. Leurs gabarits sont réglés au millimètre. Ils tiennent compte du battement des portes et des déambulations vraisemblables des visiteurs. «Au-delà, l’usage du lieu en aurait été entravé», précise Szekely. Le plus ample de ces quatre parallélépipèdes, le seul dont les proportions ont été imposées, est celui qui fait office de «banc d’accueil». Sur une de ses faces sont dissimulés des tiroirs dans lesquels on peut ranger les brochures et la documentation. Il mesure 3,13 m de long sur 0,89 m de large sur 0,78 m de haut. Les trois autres volumes ont la même hauteur: 45 cm. Le premier a une base carrée de 1,63 m de côté. Le second est oblong: 2,46 m x 0,75 m. Le troisième, enfin, fait 2,10 m de long sur 1,13 m de large. Ces quatre parallélépipèdes sont réalisés en Corian, matériau mi-minéral, mi-synthétique. Un matériau lisse par excellence et insignifiant au possible. Les arêtes sont quasi-vives et la couleur est laiteuse comme une page blanche que la lumière viendra certainement modifier et sur laquelle tout reste à écrire. Le blanc est à la fois cinglant et fugace, sinon nécessaire. Car le projet de Martin Szekely ne se fond pas a priori dans l’espace, mais au contraire a posteriori, lorsque l’usage prend le dessus. Les parallélépipèdes ne sont pas meubles, d’ailleurs la question du «meuble» n’a pas lieu d’être. Le vocable est éculé, dépassé. Seul compte le fait qu’il faille s’isoler du sol. Ils sont donc plutôt socles, voire assises, peut-être même écrans pour d’éventuelles projections. On pense évidemment aux socles de Brancusi et à ceux de De Chirico. Qu’est-ce qui «fait» œuvre, le socle lui-même ou ce que l’on pose dessus? Ne manquent plus alors qu’un visiteur assis en train d’attendre ou une muse endormie.
A l’étage, dans une salle haute habillée de pierre de Bourgogne et surmontée d’un clocheton de verre, se déploie le second volet de l’intervention de Martin Szekely. Il s’intitule Assises sonores. Au nombre de quatre, ces Assises sonores sont en fait des sièges spécifiquement conçus pour écouter les œuvres audio. Disposés tout autour d’un puits de lumière, ils mesurent 1,93 m de long et offrent chacun trois «postes» d’écoute. Le sommet du clocheton culmine à 14,34 m. «Plutôt que d’essayer de tutoyer cette hauteur, j’ai préféré aller à son encontre en imaginant des pièces très basses», observe Szekely. Au risque probable de la confrontation, il a préféré la retenue. Aussi, les quatre sièges ne font «que» 1,22 m de haut. Leur mode de fabrication est élémentaire: une structure de bois remplie d’une mousse très compacte, le tout gainé d’un cuir aniline noir. Pas de quoi tomber à la renverse. Et pourtant si, justement, car c’est précisément cette position que l’auditeur adopte, une fois calé dans l’assise: il est très exactement «à la renverse», le regard tourné vers le ciel. «Ce ne sont pas des sièges de conversation mais des sièges de concentration», souligne Szekely. Le son provient de l’assise elle-même, d’où leur nom. En partie haute du siège court tout du long un étroit et discret écran de textile noir. Celui-ci dissimule en fait des haut-parleurs. L’auditeur n’écoute pas le son, il est «dans» le son. Peut-être même dans l’intimité du son, car le dispositif sonore est particulièrement sophistiqué. Le son peut être fragile et s’insinuer délicatement, ou alors très puissant et se répandre dans les autres salles du musée. Il peut aussi «circuler» d’une assise à l’autre, et ainsi de suite, en boucle ou pas. Sans doute, eu égard à l’inclinaison et à la profondeur de l’assise, l’auditeur éprouvera-t-il quelque difficulté à se relever. Et le siège sera probablement sujet à quelque légère vibration, ce que les spécialistes appellent un «bruit solidien secondaire». Mais c’est le prix à payer pour que le corps soit en contact direct avec le son. «Sans la nécessité d’une prothèse comme un casque stéréo, on peut ainsi rester soi-même et être pleinement dans une situation particulière d’écoute», estime Szekely.
Lorsque Malevitch peint, vers 1919-1920, Un carré blanc sur fond blanc, il souligne qu’il a atteint «le monde blanc de l’absence d’objet qui est la manifestation du rien dévoilé». C’est peut-être, sans qu’il ne l’affirme explicitement, l’objectif convoité par Martin Szekely. Au rez-de-chaussée, le regard glisse littéralement sur la blancheur des parallélépipèdes. «Le visiteur peut ne pas remarquer mon intervention», admet Szekely. À l’étage, en revanche, c’est l’effet inverse qui se produit. Les Assises sonores captent inexorablement le regard. Le cuir noir ne réfléchit pas la lumière, il l’absorbe, la concentre. «Dans ce cadre très lumineux, j’ai préféré au contraire jouer l’ombre», dit Szekely. Dans les deux cas néanmoins, on assiste à une sorte de dématérialisation inéluctable de l’objet, comme un authentique désir d’abstraction. Szekely: «Mon intention serait de dépasser la question du mobilier pour tendre vers le signe.» Envie d’atteindre ce fameux «rien dévoilé» cher à Malevitch?
(Texte extrait du catalogue de l’exposition d’ouverture «Eldorado»)

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