Je me promenais dans l'exposition "The Triumph of painting, part 2" à la Saatchi Gallery, lorsque je fus arrêté par une grande toile dont je n'arrivais pas à deviner l'auteur. Il avait peint deux hommes au centre d'une grande salle sans fenêtre, très peu meublée, aux murs ornés de tableaux. S'agissait-il de touristes égarés, prisonniers volontaires d'un musée étranger ? D'un artiste et de son collectionneur entouré de ses dernières acquisitions accrochées dans son salon ? Ou d'un critique et d'un conservateur discutant des nouveaux enjeux de l'art contemporain ? Je fus littéralement aspiré par cette mise en abîme. "Je le savais." L'autre écarquilla instantanément les yeux: "Tu savais quoi ?" "Que ce serait si bon entre nous." "Oh, sourit-il... Et quand as-tu commencé à le penser ?." "A la minute où je suis entré dans ton exposition." Il grimaça malicieusement : "Tu es très sûr de toi, n'est-ce pas ?" "Non. Mais il était difficile de ne pas être conquis. Tu es à Londres depuis longtemps ? enchaîna-t-il en jouant machinalement avec une mèche de ses cheveux." La question le prit au dépourvu, semblant hors de propos sans l'être tout à fait. Ce n'était qu'une simple question, mais il mit beaucoup de temps à y répondre. "Euh... non." Il y eut un silence. "Je ne sais pas exactement pourquoi. Je vais à Londres régulièrement depuis des années et..." Il fut incapable de continuer. Ce n'était pas facile à expliquer, dans la circonstance... Il bailla. "Oh, mon Dieu, je comprends... Pas étonnant que tu aies été si bouleversé... Oh, je suis désolé." "Tu es désolé ? répéta-t-il. Mais de quoi ?" "Je n'ai pas compris ce que tu ressentais, sur le moment. Je n'aurais pas dû être aussi intransigeant..." "Mais tu ne savais pas." Il plongea dans les profondeurs de ses yeux un regard plein de compassion, puis releva une mèche de cheveux de son visage : "Cela semble impossible, murmura-t-il" "Pourquoi ? fit-il tristement. Cela peut arriver à tout le monde. Pourquoi pas moi ?" Il eut un pâle sourire : "Je ne sais pas. Parce que tu sembles si épanoui, si heureux." Il sourit en retour, mais ses yeux étaient brouillés de larmes contenues : "Tu sais que tes mots n'ont aucun sens." "Oui, je sais." Ses traits s'étaient contractés, comme s'il était incapable de supporter cette émotion. Il posa quelques questions. Des questions techniques, auxquelles il répondit en toute franchise. Un téléphone portable se mit à sonner. Je plongeais machinalement les mains dans mes poches à la recherche de mon mobile pour constater que ce n'était pas moi que l'on cherchait à joindre. Libéré de ma rêverie, je me dirigeais vers un tableau accroché un peu plus loin.

CC, Londres, octobre 2005